Un long fleuve tranquille

Que retiendra la Haute-Marne de cette 15e semaine de l’année ? Les chiffres officiels – las, provisoires – des victimes du Covid ont été communiqués pour la France (JHM du 16 avril). Plumitif laborieux, et pire encore en calcul, j’ai donc établi à près de 260 le nombre de morts directement imputables au virus en Haute-Marne, omettant pudiquement dans les termes de mon équation la moyenne d’âge de notre population. Bref, pour le moment, au minimum 260 « de trop ». Des voisins, des amis, des parents. Imaginez une catastrophe climatique, chimique, aérienne, nucléaire qui fasse autant de victimes d’un coup en Haute-Marne. Non, n’imaginez pas. Le réel s’avère déjà bien assez affligeant. Cette estimation macabre vient nous rappeler que la vie est rarement un long fleuve tranquille.

Le virus aura eu des effets infiniment moins graves, parfois purement insolites. Prenez l’emblématique salle Jean Masson, à Chaumont ; durant des années, des décennies, les vieux gradins ont accueilli 841 spectateurs à chaque prestation du club de volley. Enfin, 841, c’est la contenance officielle… Celle que mentionnait la fiche technique. Avant.

J’y ai connu des soirées homériques, des colères déferlant en vagues impétueuses de la bouillonnante petite tribune. J’ai vu la grande tribune se lever comme un seul homme sur une balle de match litigieuse. J’y ai entendu une Marseillaise post-attentats qui me dresse encore les poils. Il se pourrait que la vieille dame soit privée de sa dernière fête : quand le virus aura perdu au tie-break, que les supporters pourront revenir, ce sera à Palestra. La fin de Jean Masson n’aura pas été non plus un long fleuve tranquille.

Chaumont est une ville où il fait bon vivre (JHM de mardi 13 avril). Vous connaissez l’esprit tordu de votre serviteur : j’ai consulté le classement de Bure : 34647e place. Bizarre ; le paysage manque d’attraits ? Vous souriez. Vous vous dites, lecteurs malicieux que vous êtes tous : « Oui, mais Bure, c’est dans la Meuse ». Et Saudron (52) ? 34714e place. On s’esbaudit moins, hein ! Pourtant totalement inexplicable.

Frédéric Debilly m’apprenait cette semaine que la Meuse a longtemps été considérée par les savants comme le plus vieux fleuve de la planète. Elle a entre 320 et 340 millions d’années ; je vous parle donc d’une époque où Bruno Sido et Charles Guené n’étaient pas encore sénateurs. Et la Meuse prend sa source… ici, chez nous. Frédéric Debilly prépare un livre de toute beauté sur l’eau en Haute-Marne*. De son minutieux travail de photographe, il a observé que les habitants de notre territoire sont intimement marqués par les paysages qu’ont façonnés nos lacs et rivières. Selon lui, « nos eaux reflètent de nous l’image d’une population humble, discrète et fière de son environnement ». Or, il advint qu’une race d’hominidés à l’ego boursouflé entreprit de contraindre le cours du plus ancien fleuve d’Eurasie à la fin de l’anthropocène. Cela coule de source : nous, ici, maintenant.

JHM du 18 avril 2021

*Là où naissent les fleuves. Frédéric Debilly. Actuellement en souscription. À paraître en juin.

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