De temps en temps

Que retiendra la Haute-Marne de cette 39e semaine ?

Le temps d’une vie ? Celle de Jacques Chirac qui fit détour à Saint-Dizier et Colombey ? Ce temps humain qui accélère – ou qui fuit – à l’aune de nos montres connectées ? les Rencontres philosophiques de Langres tentaient, vendredi soir, de le cerner, le temps d’une conférence d’Étienne Klein. Dans sa munificence intellectuelle, le savant généreux dit qu’en parler revient à sculpter l’océan (JHM du 27 septembre p. 27). Bolivar disait lui que faire la révolution, c’est labourer la mer.

Cette vanité avouée de la chose humaine face à l’infinitude peut nous faire douter de l’utilité d’entreprendre. J’ai toujours préféré les gens qui doutent aux gens qui savent.

J’assistai lundi à Chaumont aux travaux de l’assemblée générale du GIP Haute-Marne, celui qui vit de, par et pour Cigéo (JHM des 24 et 25 septembre). Au sein de cette assemblée, les militants écolo-greenpeaco- altermondialistes demeurent improbables. Le croirez-vous ? Plusieurs personnes – et non des moindres – ont pourtant émis de prudentes réserves sur la pertinence, à long terme, de la méthanisation qui fleurit dans nos campagnes et au gré des colonnes de ce journal. Au GIP, donc, scientifiquement, certains ont évoqué d’éventuelles conséquences négatives de l’appauvrissement en carbone de la terre nourricière. Nourricière ? Plus tout à fait : la méthanisation, poussée dans sa logique de rentabilité, dévore des produits alimentaires… dont elle nous prive. Quel est le sens de produire du gaz avec des céréales à une époque décidément contrastée qui voit 800 millions de personnes souffrir de faim chronique… Au premier rang, un élu que je ne classerais pas spontanément parmi les activistes les plus révolutionnaires a même lâché : «est-ce vraiment moral ? » Voulait-il dire : notre temps aurait-il égaré sa boussole ?

Décidément, que le monde change vite. Un peu par la force des choses, sans doute. Les certitudes, partout, s’effritent. Voilà peu à l’échelle de l’Histoire – une autre représentation du temps – le monde se voulait simple et rassurant. En noir et blanc. À peine si quelques rares nuances de gris… Le GIP votait comme un seul homme en faveur de tout projet qui créait de l’emploi, donc de la richesse. Parfois juste de l’emploi. Ou seulement de la richesse.

Aujourd’hui, au sein de cette docte et intemporelle assemblée, les mêmes personnes se posent de nouvelles questions. Leurs préoccupations dépassent le courtermisme du budget de leur territoire. Ils ont intégré – nous avons intégré – l’idée que le monde est infiniment plus complexe et interdépendant qu’on nous l’a appris. Tout le vivant dépend du vivant ; pas seulement le plumitif laborieux astreint à chronique, ou son vigilant lectorat réparti le long des rives du cours haut de la rivière Marne : les animaux et les végétaux aussi. De partout. Et ce monde dubitatif devine confusément que pour être interprète, envisagé, il faut désormais des trillions de couleurs ; le vert, déclinable lui seul en millions de nuances, n’est peut-être pas la plus laide d’entre elles.

Madame, Monsieur, cette semaine, disais-je, le GIP a formellement convoqué la morale dans ses réflexions. Si, si… Et ces choses-là ont du sens.

Ce dimanche, notre connivence hebdomadaire dépasse indument le nombre de signes tacitement dévolu. Dans son cadre rouge, l’espace s’est étiré. Mécaniquement, le temps de lecture généreusement accordé par vous à cet articulet a augmenté, puisque vous voilà parvenu jusqu’à cet ultime paragraphe. Pour autant, vous a-t-il semblé plus long ? De temps en temps, prenons le temps.

JHM du 29 septembre 2019

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